mercredi 17 mai 2017

Shkval / OMSQ - Marauder I & II


"Ils agissent et ne savent pas ce qu'ils font ; ils ont leur habitude et ne savent pourquoi ; ils marchent leur vie entière et ne connaissent pas leur chemin ; tels sont les gens de la masse."
Elias Canetti, Au-to-da-fé, 1935

Un diptyque vidéo sur le thème de l'errance. Morceaux extraits de la cassette Freedom Pleasure and Safe publiée par Antée Records et GodHatesGodRecords.


mercredi 8 mars 2017

L'Effondras - Les Flavescences


La probabilité d'être encore abasourdi aujourd'hui par un album qui assume pleinement l'étiquette de "post-rock" est à peu près aussi élevée que celle de trouver des bottes de ski sur une plage nudiste. Pourtant, il faut bien avouer qu'avec sa fournée 2017, L'Effondras relève non seulement le défi, mais réalise carrément le casse du siècle. N'y allons pas par quatre chemins: "Les Flavescences" disqualifie purement et simplement tout autre prétendant au titre d'album de l'année. Ceux qui comptaient frapper un grand coup d'ici la fin décembre se battront pour la deuxième place. En sortant son album en mars, L'Effondras nous refait le coup de Chris Froome qui relègue tous ses adversaires à 5 minutes dès la première étape de montagne. Désolé pour les poursuivants.

L'Effondras, c'est trois mecs originaires de Bourg-en-Bresse. En 2015, ils avaient déjà marqué les esprits avec un premier (double) album éponyme qui avait suivi deux EP plutôt bien ficelés, mais moins aventureux. C'est réellement avec ce premier essai sur la durée que le groupe a posé les jalons d'un style pour le moins singulier. Deux ans plus tard, l'heure était venue de confirmer les attentes.






Quart d'heure digression: punchlines et mauvaise foi

Comme le disait si bien Paulo Coelho sur mon mur Facebook:

"Le post-rock, c'est un peu comme le reggae. 
Quand tu as entendu un morceau, tu les connais tous." 

Pas totalement fausse, mais pas totalement vraie non plus, cette prise de position courageuse du plus célèbre penseur des réseaux sociaux ne prenait en réalité en considération que 99% de la production post-rock des 20 dernières années. On a tous en tête ces morceaux interminables, chiants comme la lèpre, qui jouent aux montagnes russes à coups de montées et descentes sur des minutes qui paraissent des jours entiers. C'était le règne des groupes aux noms à rallonges, façon "This Will Whisper To Your Sparrow In The Sky", qui noyaient leur manque d'inspiration sous des tonnes d'effets de réverbération, histoire qu'il faille attendre la deuxième écoute pour remarquer que tout l'album était construit autour du même riff. Dans les meilleurs millésimes, on reconnaissait même les plans des 3 ou 4 albums précédents.

Ce que l'auteur de l'Alchimiste passe pourtant sous silence, c'est que le post-rock a aussi donné lieu à de sacrées pépites qu'il serait complètement con d'ignorer sous prétexte que le genre a depuis lors été usé jusqu'à la moelle. Je pense forcément aux premières productions de Mogwai avant qu'ils ne deviennent des caricatures d'eux-mêmes: l'album Young Team en 1997 et, surtout, le bouillonnant EP No education = no future (fuck the curfew) sorti un an plus tard. Si on considère que le genre recouvre les productions rock qui font fi des structures habituelles de couplets et de refrains au profit de constructions basées sur la répétition, j'épinglerais aussi les fantastiques Do Make Say Think, ou dans un registre vocal Enablers, Slint ou même carrément This Heat, qu'il est désormais de bon ton de considérer comme les précurseurs du genre. Ce qui caractérise précisément ces grandes oeuvres du post-rock, c'est le rôle central qu'y joue la répétition des riffs de grattes assassins. Si ces groupes ne rechignaient pas à embarquer avec eux un semi-remorque de pédales d'effets, ce n'était non pas pour maquiller des mélodies à trois sous, mais bien pour accentuer cette impression d'escalade sur des plans de guitare carrément mortels répétés jusqu'à l'étouffement.

A ce petit jeu de l'escalade, le morceau "X-Mas Steps" sur l'EP "No Education = No Future" de Mogwai fait carrément office de pierre philosophale, en installant une tension tellement lourde qu'il est pratiquement impossible d'en profiter pleinement sans devoir baisser le volume à mi chemin.

Revenons à nos moutons

Si je me suis autant attardé sur ce qui distingue le bon du mauvais chasseur, ce n'est certainement pas pour étaler mes trois grammes de science, mais bien pour restituer à L'Effondras ce qui lui appartient. Si ce nouvel album est à ce point percutant, c'est parce qu'il se recentre sur le "rock" dans "post-rock": des riffs de guitares solidement charpentés, des mélodies qui font mouche sur la répétition, des morceaux aux structures complexes, impossibles à résumer en effets de montées et descentes. Et surtout, la musique de L'Effondras construit sa propre narration, qui se suffit à elle-même. C'est bien sur ce point que le post-rock était devenu pénible à écouter: le jour où des musiciens se sont dit qu'ils allaient composer des albums à écouter comme des musiques de films. Or, le propre des musiques de films, c'est qu'elles évoquent une histoire qui est ailleurs. En ne se référant à rien du tout, le post-rock était devenu un sous-genre un peu fainéant, qui ne remplissait que la moitié du cahier des charges.

L'Effondras file donc un grand coup de latte dans cette fourmilière en composant des instrumentaux qui tiennent debout comme des grands, qui martèlent là où ça fait mal à coups de mélodies puissantes et d'arpèges sophistiqués. Difficile de rester indifférent face à un tel déluge rock. L'autre grande force de cet album, qu'on avait déjà pu goûter sur le précédent, c'est la précision du son: racé, organique, naturel. On devine entre chaque microsillon un travail d'orfèvre pour sculpter le grain, faire hurler l'ampli sans dénaturer le moins du monde les nuances du jeu. Pas besoin de faire sonner ses grattes comme des violons pleurnichards: le rock est ici totalement assumé, décomplexé, violent, frontal.

Cerise sur le gâteau: sur scène, L'Effondras fait l'effet d'une tornade. J'ai eu l'occasion de les voir à deux reprises en trois jours cette année. Deux claques monumentales. Et en stéréo s'il vous plait. J'ai en effet eu la chance d'assister à deux set lists totalement différentes, le groupe ayant malencontreusement pété une corde de son unique guitare baryton dès les débuts de son concert à Dour. Il avait dès lors fallu se rabattre sur un répertoire plus ancien. Ah oui, le détail qui tue: c'est un trio qui joue sans basse. De quoi faire réfléchir les auteurs de cornichonneries, incapables de faire la distinction entre une fréquence et un instrument.

A écouter en boucle: